L''invisibilité de Fidel Castro sur les scènes politiques cubaine, latino-américaine et mondiale au cours des derniers mois, s'est transformée en extravagance médiatique. Désormais, à l'obligation de La Havane de donner, à intervalles réguliers, une preuve de vie du caudillo, s'ajoute l'anxiété du changement que provoque une dictature d'un demi-siècle : il va falloir se préparer à gouverner, non pas en la présence vitale du leader, mais sous son image pensée comme spectre politique.
La personne de Fidel Castro est une marchandise symbolique de trop grande valeur pour les élites au pouvoir à Cuba et leurs alliés dans le monde. Durant ces mois, elles ont dû réfléchir : Que faire du cadavre ? Quel type de funérailles organiser ? Et, surtout, quel profit politique tirer d'un mort aussi célèbre ?
L'absence de Castro, même pour des raisons de maladie chronique, est difficile à accepter pour ses plus fidèles partisans : pour Raul (son frère), il gouverne toujours l'île, téléphone en main ; Hugo Chavez de son côté a déclaré que "la nuit, il parcourt les campagnes et les villes" et pour Ricardo Alarcon (le président de l'Assemblée nationale cubain), Fidel est un spectateur qui observe comment sera Cuba sans lui. Toutes ces déclarations, même la plus réaliste, celle du ministre des affaires étrangères, Perez Roque, évoquant la possibilité que Fidel "n'apparaisse pas" le 2 décembre prochain, nous parlent de la naissance d'un spectre. Vivant, le caudillo était omniprésent, comment lui assurer une existence soutenue après sa mort ?
Du type de sépulture qu'ils lui donneront dépendra, dans une large mesure, la marge de changement qui s'ouvrira pendant la succession. Si Fidel est enterré comme le patriarche créateur d'un système qui peut marcher seul, au travers d'institutions et de nouveaux leaderships, alors sa gravitation symbolique au-dessus du gouvernement de ses successeurs sera minimale.
Mais si les héritiers de Castro, dans l'île et dans le monde, se refusent à enterrer le commandant en chef, le résultat sera alors la fabrication d'un mort-vivant. Mais, à la différence de Marti, Zapata, du Che ou d'Evita (Peron), Fidel ne meurt pas comme un martyr, mais comme un homme d'Etat très vieux qui a gouverné son pays pendant un demi-siècle, sans contre-pouvoirs représentatifs ou judiciaires. Dans son cas, la construction d'un spectre politique sera donc plus difficile, mais pas impossible : sa mort naturelle pourra être présentée comme une "victoire sur l'empire" qui n'a pas réussi à l'assassiner.
Fidel lui-même et son disciple Chavez sont d'habiles faiseurs de spectres politiques : Marti pour Castro et Bolivar pour Chavez. Seigneurs fantômes, à la différence de San Martin en Argentine, d'O'Higgins au Chili, ou de Juarez au Mexique, ils ne sont pas statufiés et honorés en tant que pères fondateurs de la nation, ils sont instrumentalisés comme figures légitimantes et génies tutélaires de régimes politiques qu'ils n'ont jamais pu ne serait-ce qu'apercevoir.
Qu'a donc à voir un républicain du XIXe siècle, comme José Marti, avec un parti unique marxiste-léniniste ? Qu'a donc à voir le Bolivar du congrès de Panama avec le grossier "anti-yanquisme" de Chavez ? Tad Szulc fut le premier biographe de Castro à raconter cette anecdote - difficilement fausse puisque rapportée par Max Lesnick, l'un des plus loyaux amis de Castro à Miami. Fidel, alors jeune aspirant à la députation de 25 ans, eut l'idée, pendant les funérailles de son mentor, le leader populiste Eduardo Chibas, qui s'était suicidé de façon théâtrale pendant une émission de radio en août 1951, de séquestrer son cadavre pour l'asseoir sur la chaise présidentielle du palais. S'il avait convaincu ses amis, il aurait alors exécuté un coup d'Etat symbolique contre le président légitime d'alors, Carlos Prio Socarras, un an avant le soulèvement de Batista.
L'utilisation symbolique des morts a été une pratique constante du gouvernement de Fidel Castro. Il a ainsi "attribué" à José Marti la responsabilité historique de l'assaut à la caserne de la Moncada en 1953. S'y ajoutent deux grands cultes du cérémonial révolutionnaire, celui de la disparition de Camilo Cienfuegos en octobre 1959 et celui de l'exécution de Che Guevara en Bolivie, en octobre 1967. La disparition de Camilo est encore célébrée par les enfants cubains, jetant des fleurs à la mer et, en 1997, pour le trentième anniversaire de sa mort en Bolivie, les restes du Che et de plusieurs de ses compagnons ont été opportunément transférés à Cuba.
Si la frénésie des staliniens et des maoïstes les mène à embaumer Castro, ou si on lui bâtit un gigantesque mausolée, comme celui imaginé par l'architecte de Miami, Rafael Fornes, la monumentalité du sanctuaire ne se traduira pas nécessairement par un plus grand interventionnisme politique du spectre. Un lieu de culte peut aussi conspirer contre l'efficacité d'une figure évanescente.
Dans un ouvrage, le Gène démocratique (Ed. Trotta, Madrid, 1996), Javier Roiz consacre un chapitre à explorer "le pouvoir de l'absence" et conclut que l'intervention du spectre dans la vie politique des mortels a lieu par le biais du discours, comme dans Hamlet, au travers de la conversation entre le fantôme et l'héritier. Les élites cubaines devront donc faire de Fidel Castro un spectre capable de parler, de communiquer, non seulement avec eux, mais aussi avec les citoyens. Et là réside la plus grande difficulté, car si quelque chose paraît être mort et enterré, avant même le corps du caudillo, c'est bien sa rhétorique.
Fidel a su enchanter, par le verbe, un peuple qui n'existe déjà plus. Aujourd'hui la population cubaine n'est pas seulement le double de celle de 1959, elle est aussi majoritairement née après la révolution et présente une plus grande diversité ethnique, religieuse, morale et politique.
Le recensement de 1953 dénombrait à Cuba 5,5 millions d'habitants. Les 4/5e étaient blancs et un million composé d'une minorité croissante de Noirs, de mulâtres et de Chinois. Au cours de ses deux premières décennies, la révolution a produit une forte intégration raciale, sociale et régionale, mais au cours des vingt dernières années, nous avons assisté à une complexification accélérée de la citoyenneté cubaine, qui rend chaque fois plus évidente la distance entre une société hétérogène et un régime de parti unique.
A la nouvelle diversité raciale des Cubains il faudrait en ajouter au moins trois autres : la religieuse - il y a aujourd'hui non seulement plus de catholiques, mais aussi plus de protestants et de santeros (culte afro-cubain) -, la diversité sociale - la disparité de la distribution du revenu a crû avec la dollarisation sectorielle de l'économie -, et la diversité régionale : l'écart de développement entre les côtes nord-ouest et sud-est se creuse chaque fois davantage. De plus, l'expérience de près de trois millions de Cubains résidant hors de l'île et celle des secteurs les plus cosmopolites à l'intérieur crée aussi une forte pression en faveur de l'abandon de la mentalité nationaliste et égalitaire issue du régime.
Dans ce contexte social, le discours politique de Fidel Castro était devenu complètement anachronique, d'où cette difficulté pour ses héritiers à faire du caudillo un spectre qui ait quelque chose à dire aux Cubains du XXIe siècle, ceux qui lui survivront. La population de l'île ne se perçoit déjà plus comme un peuple uniforme qui répond en choeur et affirmativement au cri de "La patrie ou la mort !" proféré par le caudillo à la fin de chaque interminable discours. Cette population se perçoit aujourd'hui comme une communauté hétérogène, qui ne désire pas perdre les droits sociaux atteints, mais ne veut pas non plus vivre sans les nouvelles garanties que sont les droits économiques et politiques de n'importe quelle société moderne, des droits rares ou inexistants à Cuba.