 
Cinquanta, cinquante, cincuenta- Matanças.
"Cache la mémoire de ton visage avec le masque de celle que tu seras et fait peur à la fille que tu étais".
Alejandra Pizarnik
Je ne fais plus de comptes sur le champ infécond Je me suis retirée à la Mer de la Manche Je suis au Grand Exil : la terrifiante vieillesse Qui étale son foulard, qui arrive sans prévenir. Regardez, l’esprit veut rester et la logique le coule Je naufrage en cinquante lettres de la cabale.
Rien n’a été en vain : je suis en Europe avec Trois ou quatre vies dérangées L’île, le continent ne sauve pas ma moitié :Matanzas.
Le voyage a commencé dans une obscure gare Le plafond argenté, l’argile des colonnes soutenait le ciel - je crois que c’était Ur des Chaldéens- Les persécuteurs avaient des chien La multitude qui tuait l’air avec ses cris Agonisait dans les détails que je traduisais dans une langue morte Sous peine de perdre la vie.
Harrân pouvait être le port où jamais je ne retournerais Car le Roi Nimrod ne supporte pas qu’on lui touche les cheveux.
Je mesurais le temps par l’accumulation de papiers, de lettres, De cartes, de factures sans ouvrir Pendant que la nuit se dématérialisait en sable, sous le vent glacé.
“Quitte ton pays…et sois une bénédiction”.
L’Euphrate, le Canimar, le San Juan, le Yumuri, la Seine N’importe quel fleuve effacait les traces de ma cité natale, Mais la boue m’empêchait d’avancer, je salissais les écritures.
Il pourrait être Ur, mais c’est Matanzas l’écho qui grandissait au Sinai
Cache ton visage Sarah –le siroco commence- « dis que tu es ma sœur, ouvre tes robes et ta chair au pharaon ». Prise par Abraham je lie mes cheveux avec la Perche de l’aube, je nourrissais les eaux, Cassais des tablettes d’argile, tétais une autre langue Abattue dans les bras du néant.
Dieu m’envoyait des chèvres, du lait, du miel L’épicentre du cantique et la mer salée flétrissait les doigts, La mer morte emplissait et vidait mon corps. Mon frère égorgeait un bouc et je regardais vers l’Est Dis-moi, serais-je dévorée par le désert ?
La cité où je suis née c’est le vertige, la polémique Si je fus, si je fus une autre, je ne me souviens plus
J’ai un vague souvenir du port bleu Les murailles de la Havana, les falaises du Havre
-A Madrid non, là bas j’étais pute, je donnais la langue Que j’avais oublié
Trois pays me nomment, dans les trois je tuais au couteau La fille que j’y étais Il n’y a pas des tombes, que des noms effacés.
Ma mère cueille le riz sur les nuages roses Mon père regard les muettes, Peut-être que les goélands savent où je suis.

Madame Bovary
Vêtue de velours et de dentèles déchirées Pour des prières qui tombent au milieu de la rue je touche les vitres, je jette des pierres à la pluie -peut importe le jour en Normandie, Tous égaux, tous aveugles- J’ai roulé un cigare, je n’ai pas envie de recoudre les gants, Je n’ai pas envie de parler aux passants, envie de rien Dès l’instant que je sais qu’il y a une aiguille dans la pomme.
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